La poussette

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  Mon compagnon adoré à 4 pattes, Marley, a eu 14 ans le 17 avril dernier. Autant dire qu'il fait partie de la catégorie Seniors. Il n'a pas de gros problèmes de santé si ce n'est un souffle au coeur et un peu d'arthrose. Depuis quelques temps, ses promenades sont tranquilles, il a perdu la vivacité de sa jeunesse. De plus, il fait souvent chaud dans le Sud et il a du mal à le supporter. Désireuse de vivre notre compagnonnage le plus joyeusement possible, j'ai décidé de lui acheter une poussette l'année dernière. Quel bien m'en a pris ! J'adore marcher et de toutes façons, je ne suis pas véhiculée, j'ai donc pris l'habitude de faire de grands trajets à pied. Quand on n'a pas de voiture ( un choix depuis 2009, sans doute l'une de mes plus belles décisions ), la marche est une évidence. En être privée serait mortifère.  Je monte aussi dans les bus avec la poussette, des espaces sont prévus à cet effet, même si en général, les bénéficiaires...

Prendre sa place, ce n'est pas prouver mais incarner.




Mes premiers pas à l'Education Nationale ne furent pas si simples, non pas avec les élèves mais avec le corps enseignant. 

Il y a trois ans, j'ai donc décidé d'oeuvrer en ULIS pour incarner ce qui me semblait être proche de ma mission (sur le tard, puisque j'ai rejoint cette institution à 54 ans). Après des années de travail introspectif, j'en étais arrivée à comprendre qui j'étais. Expériences après expériences, mes appétences se sont érigées comme une évidence  et je définissais mon rôle autour de la transmission. Non pas de savoirs ni de programmes (même si je peux et dois les partager) mais la diffusion d'un rayonnement qui permet à l'Autre de voir une lumière souvent cachée derrière les conditionnements, les impositions, les préjugés et à prioris. 

Mes pratiques résident donc principalement dans le développement des compétences psychosociales, la restauration de l'estime de soi par la valorisation, la gratification, l'écoute et les guidances. Je n'omets pas le programme à diffuser mais le plus important est le moment de partages autour d'une notion, les conseils prodigués au niveau méthodologique et les rassurances face aux difficultés.

Les autres enseignants ont très vite décrété (assez arbitrairement) que j'aidais trop les jeunes et  ils n'ont pas été tendres avec moi. Ils me toisaient, ne communiquaient pas spécialement avec moi, et surtout, me dressaient le portrait dans mon dos. J'ai tenu bon en restant moi-même, à savoir respectueuse et aidante.

Au fil des mois, une légende erronnée s'était installée malgré mes efforts. Je supportais car j'avais cette intime conviction d'être dans la vérité sur beaucoup de choses car je constatais à quel point mes élèves s'épanouissaient à mon contact. Je me sentais à ma place en fermant la porte de ma classe et en pouvant oeuvrer comme je le concevais. Mais dans cette classe, les AESH y venaient parfois. Malheureusement, ce sont eux qui ont été les passeurs de critiques les plus virulentes à mon encontre.

Il y a un an, j'ai été reçue par ma direction et j'ai subi des attaques violentes et largement disproportionnées. A ce moment-là, je me suis complètement tétanisée tout en  lui répétant inlassablement que ce qui comptait pour moi était le bien-être des élèves dans le respect de ma mission et de l'établissement. Suite à cet entretien, je m'étais arrêtée quelques jours sans un mot à aucun de mes collègues. A l'époque, je ne me répétais pas "ils sont méchants" mais "s'ils ne veulent pas de moi, je ne resterai pas". Et là, un revirement s'est opéré : de nombreux collègues, un peu piteux, m'ont appelée. Ils se sont aperçus en discutant avec moi que ma démarche était sincère et que je n'avais strictement rien contre eux. Encore une fois, je répétais inlassablement que "tout ce qui m'importait était ma mission auprès des jeunes". 

Ils m'ont peu à peu acceptée et surtout respectée. Je pense que certains ont sans doute eu un peu honte d'avoir tiré sur l'ambulance même s'ils ne l'admettront jamais. Je peux désormais vivre ma "mission" avec rassurance. Un équilibre s'est instauré.

Hier soir, je réfléchissais à ma réaction de tétanie lors de cet entretien. Pendant un an, je l'ai associée  à une résurgence de traumas et blessures. En bref, je me sentais responsable encore une fois des mots et des actes d'autrui. Certes, cette propension à m'auto-analyser m'a aidée à prendre du recul et à relativiser, mais hier j'ai eu cette pensée fulgurante : et si tous ces moments de mon existence où j'étais tributaire de souffrances mentales n'étaient pas liés à des traumas mais à la frustration de ne pas pouvoir me réaliser et m'incarner ? Après tout, l'homme contemporain a été conditionné aux postulats freudiens en étant renvoyé sans cesse aux causes externes de son comportement.    Et si cela n'avait rien à voir ?  Pourquoi devrions-nous être prisonniers de ce que les autres nous ont infligés ? La porte est souvent grande ouverte, nous n'avons aucune obligation de les ressasser si ce n'est ce paradigme ancré dur comme fer martelé depuis notre plus tendre enfance : "c'est la faute à... pauvre de moi si je suis...". 

Je me suis aperçue avoir une facilité à ne pas ressasser ni me victimiser comparativement à mes proches ou connaissances. Par exemple, quand j'ai vu le film " Je verrai toujours vos visages" de Jeanne Herry, ma première pensée à la fin fut " Les pauvres victimes, quel traumatisme à vie !". Et puis, j'ai simultanément réalisé avoir vécu un évènement similaire (un kidnapping l'arme au poing à 19 ans) et  n'en avoir jamais été réellement traumatisée. Cela ne m'empêcha pas de partir seule aux USA quelques temps après.

Les seules "blessures" que je me suis infligées furent celles des désamours affectives. Là encore, parce que de Disney à "la petite maison dans la prairie", je m'étais conditionnée à ce qui devrait être au lieu de ce qui est.

Mais à bien y regarder, mes grands moments de révolte et de frustration naquirent exclusivement des obstacles à mon incarnation c'est à dire à chaque fois qu'on dénigrait ma capacité à transmettre.

Je reconnais l'hypothèse de famille d'âmes et de mission à incarner car, depuis toute petite, ce que je suis intrinsèquement est identifiable. 

Et c'est sans doute ce qui m'était arrivé quand on me dénigra le bien fondé de ma mission éducative au lycée il y a un an.

Me rendre compte qu'au final, mes blessures n'existent que parce que je les crée et les ravive m'a soulagée d'un grand poids ! 

Désormais, au lycée, tout se passe merveilleusement bien. J'ai été acceptée par mes pairs (je l'ai toujours été des élèves) et je suis respectée. Qu'importe si je ne suis pas toujours comprise ou ne rencontre pas une réelle adhésion.

Car prendre sa place, ce n'est pas prouver, mais incarner.







Commentaires

  1. Je trouve vos réflexions intéressantes. Et quel parcours !

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    1. Merci beaucoup Nina, déjà d'avoir lu ce long écrit. Au plaisir de te revoir ici. belle journée

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  2. « mes blessures n'existent que parce que je les crée et les ravive ». Oui, et tant que nous les ressasserons, elles continueront d'exister, j'en ai pris conscience il n'y a pas très longtemps.
    Je suis heureuse pour toi si tu es arrivée à te faire accepter et respecter par ces personnes qui ne te comprenaient pas, tu n'as pas fait du forcing, tu t'es juste éloignée pour laisser le temps aux autres de (peut-être) se remettre en question et de te comprendre.
    Un très beau billet encore une fois, Avalon. Je t'embrasse.

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    1. Je te remercie pour cette magnifique compréhension à mon égard. J'ai voulu écrire ce billet car pour moi, cet évènement a été déterminant : il m'a permis de mettre en place ce que je n'avais pas vraiment réussi jusqu'alors : l'acceptation sans baisser l'échine, la résilience sans victimisation ni humiliation. J'applique désormais le "Pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Je vois leurs faiblesses et leurs peurs sans pour autant me rabaisser ni me perdre. Le silence, le retrait fonctionnent en effet, ne pas avoir à se justifier aussi. On n'empêche pas les autres de penser et critiquer de toutes façons. Ce que j'ai subi était un peu "de facto" car pour eux, je n'étais pas légitime sans doute. Or, entrer à l'Education Nationale à plus de 50 ans ne veut pas dire ne pas avoir d'expériences dans ce domaine, cela faisait 30 ans que je travaillais dans l'éducatif. Cette année, une jeune femme a intégré notre institution car un CFA va s'ouvrir en parallèle, elle en est la responsable pédagogique. Elle est compétente et vraiment très intéressante. Elle a subi le même "bizutage", c'est à dire le rejet de facto. Je l'ai soutenue, elle a pu s'expliquer et désormais, çà roule aussi pour elle. C'est un peu comme passer la ligne de l'Equateur avec eux ! :) Quant aux blessures, effectivement, nous en sommes les porteurs. Je pense qu'il nous est parfois difficile de les laisser partir car nous avons l'impression d'oublier. Mais on peut se souvenir sans en être affectée. J'ai perdu deux chats ces cinq dernières années, je les ai accompagnés avec douceur et dignité, j'ai été triste, mais j'ai accepté. Je pense que ne doit rester dans notre coeur et notre âme que l'Amour ressenti, c'est le seul sentiment qui doit perdurer.. Avoir voulu diffuser, apporter et ressentir de l'Amour. Et laisser Etre. Beau dimanche, Françoise, merci infiniment de me permetrre l'échange ici sur mes ressentis. Bisous

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    2. Merci à toi également, Avalon, tes questionnements, tes réponses, tes réflexions m'apportent beaucoup à moi aussi. :-)

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