Jardiner ses besoins
Il m'a fallu beaucoup de temps avant de saisir l'importance de cultiver mon jardin intérieur. J'allais de frustration en dépit, de colère en abattement. J'étais d'autant plus désemparée que j'osais prendre des virages et des tournants et que je n'étais pas sans agir pour construire mon parcours.
Je suis désormais convaincue que mes sauts dans le vide n'étaient pas préparés et en cela, ils ne pouvaient que s'écraser lamentablement. La préparation la plus importante n'est pas la "To do list" ou "le Pour le Contre" même si ces actions sont des pierres à l'édifice du changement. Elle est celle qui permet aux énergies de concorder vers nos aspirations.
En effet, jardiner ses besoins permet peu à peu de clarifier, déblayer, fortifier jusqu'à nous mener à l'orée d'une nouvelle clairière qui nous fait traverser et quitter le chemin habituel. Energétiquement parlant. C'est cette donne que nous oublions souvent. Il ne s'agit pas de conscientiser nos besoins pour espérer les voir se manifester comme attirés vers nous, c'est bien plus complexe que cela. Nous devons épouser naturellement nos aspirations, les cultiver, en prendre soin, les analyser et les protéger avec l'idée de les voir éclore en toute liberté. Un jardinier ne maîtrise pas l'éclosion ni la teneur de cette beauté unique.
Ce processus d'identification des besoins se nourrissant de questionnements et d'analyses constants, je l'ai essentiellement appliqué dans ma vie professionnelle et cela a fonctionné.
A mon retour des Etats-Unis en 1995, je n'avais aucune idée de ce que je souhaitais faire. J'avais débuté une carrière dans les médias, mais ce monde ne me correspondait pas, notamment pour tout ce qui a attrait à l'aspect commercial et financier. On m'avait alors conseillé de postuler dans des centres de formation car la maîtrise de l'anglais était un atout. J'ai effectivement été embauchée en tant que formatrice auprès de jeunes (qui à l'époque avaient mon âge) en insertion. Très vite, je me suis aperçue que mes appétences ne résidaient pas dans ce qu'on appelle le "face à face pédagogique", c'est à dire la dispense de matières. Je me suis plutôt intérêssée au parcours de chacun, aux raisons de leur "décrochage scolaire". La majorité avait soit des troubles cognitifs (méconnus à l'époque car la reconnaissance d'élèves en situation de handicap a émergé grâce à la loi du 11 février 2005, ce qui est très récent) soit des souffrances personnelles prégnantes (précarité, violences familiales..). Je prenais beaucoup de temps à écouter, rassurer, conseiller et valoriser l'estime de soi de chacun. De ce fait, un poste a été créé suite à mes interventions, celui de "référente d'insertion" car un besoin en a émergé ainsi que son utilité (les jeunes adhéraient mieux à la formation).. Tous les matins, je n'avais plus cours jusqu'à 10h pour pouvoir m'occuper de situations particulières.
J'ai oeuvré près de 14 ans dans ce centre de formation. Peu à peu, je ressentais le besoin de me concentrer sur des élèves ayant des troubles cognitifs et de santé. Je ne me sentais pas l'âme d'une assistante sociale pour continuer à écouter des doléances sur les aspects administratifs et financiers de leur quotidien. Je compatissais mais je me démenais moi-même en tant que mère célibataire. Je ne me sentais pas vraiment légitime de leur donner des conseils alors que j'essayais d'y voir plus clair. Et honnêtement, les concepts purement matériels peuvent vite m'agacer.
J'ai effectué une formation de type CAFERUIS avec l'idée de travailler dans des établissement médico-sociaux. Encore une fois, après avoir jardiné, je me suis aperçue qu'être chef de service ne m'intéressait pas car le management d'équipe est une mission majeure sur ce poste.
J'ai préféré intégrer une association de quartier prioritaire par la petite porte (en ayant quitté un CDI au centre de formation) : là aussi, j'ai créé peu à peu mon poste devenu au fil du temps celui de "chargée de projets éducatifs". J'ai adoré développer des tas de projets pour les habitants d'une cité même si je n'aspirais pas particulièrement à l'aspect " bureau" de cette fonction. J'avais été approchée par la politique de la ville mais j'avais refusé : même si l'écriture institutionnelle m'était aisée, ce n'était pas vraiment dans mes aspirations. J'y voyais tout le côté "de la marmotte qui met du beau papier Milka" sur la réalité, ce qui allait à l'encontre de mon éthique personnelle.
Au sein de cette association, j'avais demandé à garder la mission d'animatrice du programme de réussite éducative même si mes responsabilités étaient tout autres. J'adorais revenir en soirée à l'association et m'occuper d'enfants particuliers : j'y ai fait des rencontres inoubliables, comme ce garçon atteint d'une maladie neurodégénérative doté d'un rayonnement solaire incroyable et cette enfant ukrainienne qui avait connu la guerre avant d'arriver en France.. Je me suis nourrie de tous ces échanges et j'ai développé une appétence certaine pour le soutien à la particularité et l'atypisme. Pendant des années, dans mon for intérieur, je cultivais l'idée de trouver un métier où je pourrais oeuvrer auprès de ces enfants. J'ai peu à peu acquis cette certitude que je ne recherchais pas une carrière à responsabilités (même si je souhaitais un salaire décent bien évidemment) mais une vie de partages et de sens.
Quand après dix ans au sein de cette association, je suis tombée fortuitement sur une annonce d'emploi de coordinatrice ULIS, je n'ai pas hésité à quitter un CDI pour la précarité contractuelle de l'Education Nationale. D'autant que j'avais fait grande impression lors de l'entretien d'embauche et que j'avais été retenue quasiment dans la foulée.
Intégrer l'Education nationale ne fut pas facile car ma pratique réside plus dans le développement des compétences psychosociales que dans la dispense d'un programme. J'ai vécu quelques périodes houleuses d'incompréhensions avec mes collègues et ma direction, mais j'ai tenu bon, dans le respect et l'assurance, tel le capitaine de mon navire. Je pense aujourd'hui être reconnue et acceptée, je me suis aussi adaptée à pleins de niveaux.
Après trois ans, j'ai enfin trouvé un rythme de croisière qui me convient et m'épanouit mais j'en parlerai dans un autre billet, car il y a tant de choses à dire sur cette odyssée en ULIS. J'ai quand même consolidé mes arrières en passant un Master MEEF parcours cadre éducatif à 56 ans :)
Cet aboutissement, je ne l'aurais jamais obtenu sans avoir cultivé mon jardin des besoins, patienté, observé et nourri ces derniers.
Jardiner ses besoins, c'est apprendre à les identifier pour les laisser ensuite s'incarner.
Désormais, je m'attelle à cultiver le jardin de ma vie personnelle, laissé un peu en jachère. Je commence à y identifier les réels besoins qui s'avèrent bien particuliers et en dehors des consensus et conditionnements forts. Mais là encore, cela fera l'objet d'un autre billet.

La vie n'est faite que d'apprentissages constants et la vie ne vaut d'être vécue par ses relations aux autres. C'est un très beau métier que tu exerces: aider les autres à s'épanouir.
RépondreSupprimerOui, nous sommes la somme de nos apprentissages si bien évidemment nous les avons intégrés en tant que tels, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. L'objectif de ce billet était plutôt de mettre en avant le bénéfice de cultiver son jardin intérieur, c'est à dire de se poser perpétuellement les bonnes questions concernant ses réels besoins, oser les reconnaître en dehors des diktats : le plus difficile est de savoir les identifier car nous sommes souvent entourés d'un tas de parasitages environnementaux. Je ne me suis pas étendue sur un concept particulier ici car je souhaitais en faire un autre billet, celui de la métacognition. Cette pratique nous amène à notre vérité. Oui, j'aime infiniment mon métier. J'espère pouvoir l'exercer aussi longtemps qu'il m'est encore possible de le faire. Même si j'avoue, l'institution de l'Education Nationale est quand même particulière, il faut savoir composer à l'intérieur de la matrice, en la respectant tout en étant libre d'agir autant faire se peut. Beau week end Daniel et merci pour ton commentaire.
SupprimerQuel beau parcours de vie ! Les bosses sont faites pour nous rappeler que rien n'est jamais acquis et nous apprennent également à nous relever avec, une nouvelle force en nous.
RépondreSupprimerJardiner ses besoins c’est retrouver notre terre intime. Entrer dans cette sphère intérieure c’est honorer et célébrer la vie !
Merci de ta visite.
Je découvre ton île légendaire et je m'en réjouis.
J'aime beaucoup cette phrase "Jardiner ses besoins c’est retrouver notre terre intime". C'est exactement çà, c'est cultiver avec notre propre terreau, notre "compost" :). Je suis heureuse que mon espace te plaise, merci beaucoup. J'ai choisi le pseudo Avalon il y a des années car effectivement, je suis née sur une île bretonne peuplée de menhirs, et mes ancêtres aussi, d'aussi loin que l'on a pu remonter dans notre arbre généalogique (1672). Ceci dit, la vie m'a parachutée dans le sud depuis 30 ans. J'ai mis longtemps à admettre que j'allais y rester, mais aujourd'hui, je me suis largement accoutumée au style de vie méditerranéen, toujours dehors sous un ciel bleu. Je ne pense pas retourner vivre en Bretagne un jour même si cette région est magnifique. Cela fait de moi un être un peu hybride mais nous le sommes tous :) Bienvenue ici alors :)
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