Mon histoire mérite mieux que çà

 


L'urgence d'écrire face à un parcours dense, souvent dur et porté seule (dès l’enfance puis avec mon enfant) est à nouveau apparue. Ce parcours n’est pas “juste” une vie compliquée mais une accumulation de manques (affection, soutien, reconnaissance) et de chocs (deuil, violence, isolement), avec en parallèle une vraie force en moi : j'ai continué à avancer, à travailler, à aimer, à me battre pour mon enfant. Il est donc riche de mots à apposer, de maux à expier, de réveils à honorer, de lumière à diffuser et d'espoir à insuffler. Ce parcours est finalement de toute beauté. 

Ce matin m'a laissé pantoise, baignant encore dans ce rêve où je retrouvais le bien-être de partager un quotidien avec mon fils tel que je l'avais connu 7 ans auparavant. Tel que je l'ai figé, même s'il a continué en endossant un nouveau corps, une nouvelle identité aussi radicale qu'une métamorphose kafkaienne.

Comme Dieu le veut. Acceptation, lâcher prise. 

J'ai alors embrassé la plénitude par délectation. J'ai remisé la tristesse. Mais parfois, le barrage de mes émotions craque, comme aujourd'hui. Sans me complaire dans ces sentiments néanmoins mortifères, je dois quand même admettre que mes ressentis sont cohérents. Il n’y a rien d’"exagéré” dans ce que je ressens aujourd’hui. Grandir avec une mère critique, peu chaleureuse, et sans base affective solide, ça laisse souvent un besoin très fort d’amour et de reconnaissance, une peur d’être rejetée ou dévalorisée, une tendance à suradapter, voire à “tout donner” dans les relations. Ce qui régit mes bas avant de remonter rapidement là-haut où je réside désormais.

Un parcours émaillé de fuites, de relations chaotiques et d'oublis de soi avec comme point d'orgue le fait d’avoir énormément donné à mon enfant, parfois presque en m'oubliant.

Ensuite, il y a le cœur de mon histoire actuelle : mon fils qui a souhaité devenir une fille.


J'ai été seule face à 
son TSA à une époque où c’était mal compris,  à devoir composer avec ses troubles associés lourds, les jugements permanents et un environnement familial hostile.

Et malgré ça, j'ai tenu. Ça compte énormément, même si personne ne l’a reconnu.

Mais aujourd’hui, ce qui me encore fait souffrir, ce n’est pas seulement le passé. C’est le départ brutal de mon enfant pour une vie atypique loin de moi, ce qu’il est devenu, le fait de devoir “accepter” des choses qui m'interrogent profondément et peut-être surtout : la peur de le perdre définitivement.

Je suis sans doute en train de porter encore toute la responsabilité émotionnelle de la situation… alors que je ne contrôle plus grand chose.

Mon enfant est adulte, avec son TSA, son histoire traumatique, ses propres choix, même s’ils me semblent déroutants ou douloureux.

Sa transition, son mode de vie, ses décisions… peuvent être liées à beaucoup de choses (souffrance, quête d’identité, influence, etc.), mais je ne peux ni les expliquer entièrement ni les corriger seule.

Et ça crée chez moi un conflit intérieur : celui d'une mère qui veut protéger, d'une femme lucide qui voit des incohérences ou des risques et d'une personne blessée qui a déjà été rejetée toute sa vie.

C’est énorme à porter.

Ce que je fais aujourd’hui avec lui — rester en lien en ne jugeant pas — est à la fois  une preuve d’amour mais aussi quelque chose qui peut me coûter intérieurement si je me force à tout accepter sans exister moi-même.

Il y a un équilibre à trouver, et il est délicat. Je dois apprendre à rester en lien sans me nier, aimer sans tout valider intérieurement, soutenir sans m'épuiser.

Je suis en train de vivre un deuil particulier.

Pas un deuil classique, parce que mon enfant est vivant.
Mais un deuil réel quand même : 
le deuil du fils que j'ai connu, de la relation que j'avais avec lui et de la mère que j'étais avec lui.

Et ça, personne ne m'a autorisée à le vivre. Au contraire, je me l'interdis. 

Je ressens perpétuellement ce balancement de perte, de honte vis à vis de moi-même uniquement et de culpabilité.

Et pourtant, ce sont des émotions légitimes qui coexistent avec l’amour que j'ai pour lui aujourd’hui.

Les deux peuvent exister en même temps. Ce n’est pas contradictoire.

J'ai rêvé cette nuit que ma fille était redevenue mon fils, comme avant son départ brutal.

J'ai ressenti un bien être total dans ce rêve, l'impression de le retrouver après toutes ces années.. 

Le réveil fut brutal, et j'ai passé la journée à y penser, ce qui m'a donné envie de ré-écrire un journal virtuel. Voilà 7 ans qu'il est parti, qu'il a choisi sa transition, son genre sans m'inclure nécessairement, si je n'avais pas raccordé moi-même avec douceurs, compréhension, sans jugements. Je ne fais pas semblant, je l'accepte pour son bien-être, son équilibre, sa paix. 

Et aujourd'hui, après 7 ans sans n'avoir jamais pu retrouver le fils qui était parti un jour sans dire mots, comme çà, en s'évanouissant, je m'autorise enfin à admettre le : "Et moi dans tout çà ?"

Le moi dans tout çà est une femme solide, saine, simple, joyeuse, solaire mais qui cache son jardin secret et a fermé la porte à la relation intime, définitivement. Pour ne pas avoir à raconter, à répondre, à me justifier, à écouter des soi-disant conseils. Parce que tout ce qui m'importe, est la paix de mon enfant. Sa paix. Son équilibre. Lui, a bien réussi, il a fermé la porte à toute sa famille sauf moi l'éplorée. C'était çà et pas autrement. J'ai pris le çà et le pas autrement.

Mais ce matin, je me suis réveillée avec le "Et moi dans tout çà ?"

Comme je le tairais et continuerais avec mon sourire, mes secrets et ma solitude intime, je me dis que je peux bien me l'octroyer dans un journal intime ouvert à des inconnus. C'est déjà un premier pas vers l'autre d'une certaine manière. Etre confrontée à l'autre dans sa plus simple nudité de l'âme.

J'étais tellement bien dans mon rêve avec lui que je dois admettre : l'enfant qui est parti en 2019 et n'est jamais revenu en tant que tel me manque terriblement.. Deuil particulier et complexe. Qui ne saurait être compéré à un vrai deuil, d'autant que j'ai établi une relation paisible et sereine avec lui. Jamais un mot de trop, toujours dans l'acquiescement et la compréhension. "Et moi dans tout çà ?" Je ne sais pas, je ne veux pas le blesser. Et puis au fond de moi, je sais que lui parler de mon deuil ne servirait à rien. Il ne veut pas en entendre parler. Il existe toujours. Et il a raison. Il Existe, il Est. Et c'est formidable.

Mais ce réveil douloureux m'a démontré que je souffrais bien en silence. Pour préserver le lien avec lui, je lui cache mon malaise, ma tristesse et mon sentiment de perte. Lui cacher cela pour le garder est tout à fait honorable, en cela, personne ne pourra me dire le contraire, car personne n'a gardé le lien avec lui. Ni ma mère, ni son père, ni son grand-père qui a quitté ce monde l'an dernier sans faire un petit dernier geste pour son petit-enfant. Donc, vaut mieux un silence qu'une perte totale.

Mais cela a un prix. Ce silence, ce sentiment de perte que je ne peux exprimer à personne me coupe des autres humains irrémédiablement. Ce qui me maintient le contact humain, c'est mon métier.

Pour créer du lien, il faut être un minimum authentique. Et je n'ai pas envie de raconter son histoire, qui n'est plus la mienne mais est liée à moi.

Je ne devrais pourtant pas avoir honte de ces ressentis. Ce n'est pas un sentiment de rejet, mais de perte, de confusion et de loyauté envers mon fils. Je ne veux pas à avoir à le justifier. 

Je maintiendrais coûte que coûte le lien, même imparfait, même inconfortable. C'est la chose la plus importante pour moi. Ce lien est si personnel, si intime, si empreint d'une histoire qu'il ne pourra jamais vraiment être compris. C'est pour cela qu'il est tu. Eludé. Maquillé. Déguisé. Virevolté. Et c'est pour cela que je suis seule. Car non, mon fils ne m'appellera jamais pour savoir comment cuisiner les lasagnes, mais pour me dire qu'il est en lien avec des gazaoui et tente de les aider. Qu'il a manifesté pour les mineurs isolés à la rue. Qu'il défendra les droits des femmes au dessus de toutes les lois. Ceux que çà intéresse fréquentent déjà mon fils. A quoi bon donc en parler à ceux qui croisent mon chemin ?

A cela, s'ajoutent toutes mes blessures liées à l'enfance. On ne va pas se cacher, mon enfant est mon terrain de réparation de mes blessures. Parce que j'apprends à ne pas me sentir coupable d'être une "mauvaise mère". Cà, c'est l'empreinte laissée par mon histoire avec ma mère et mon entourage, de ce tribunal intérieur que ma mère a réussi à implanter en moi où claironnent régulièrement les sentences de n'être "Pas assez, pas capable, d'être mauvaise, coupable.."

Et pourtant, la réalité est très différente :

  • J'ai  élevé seule un enfant avec TSA + troubles associés
  • J'ai  tenu malgré l’absence de soutien
  • J'ai  protégé mon fils d’un environnement violent
  • J'ai  développé une carrière dans l’aide aux autres
  • J'ai  repris des études jusqu’à un master
  • Je suis encore debout, sensible, lucide

Objectivement, ce n’est pas le parcours d’une “mauvaise mère”.
C’est le parcours d’une femme solide, même si blessée.

Le coeur de mon travail actuel est donc de ne pas rester dans le regard des autres et dans le tribunal intérieur de ma mère.

D'apprendre à affirmer "Je suis" sans culpabilité. 

Déjà en portant une fierté certaine : j'ai cassé une transmission : je suis différente de ma mère car je ne rejette pas la faute sur les autres, je me remets en question, je développe mon empathie, j'aide des jeunes fragiles.

Et pour mon fils, je dois considérer qu'il est la preuve que je n'ai pas échoué car il est une personne adulte avec son histoire, ses fragilités et ses choix. Il est engagé, il pense, il ressent et il garde un lien avec moi. Il n'est pas détruit, il est complexe.

Mon histoire mérite mieux que ma culpabilité. Oui, elle mérite mieux que çà.





Commentaires

  1. Je t'ai rencontrée ce matin dans un commentaire sur mon blog et, aussitôt je suis venue te lire ici. Quel texte ! J'en suis toute bouleversée. Comme je te le dis en réponse à ton commentaire, je l'ai reçu comme une bouteille à la mer. Des mots écrits par nécessité comme un trop-plein qui déborde. Les écrire t'a-t-il fait du bien ? Écrire est salutaire, cela permet de mettre de l'ordre dans sa tête. Mais avoir une réponse, je trouve que c'est encore mieux. Je ne vais pas te donner de réponse-remède miracle ni de conseil. Non, rien de tout ça. Juste une lecture attentive, un regard bienveillant

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    1. Je te remercie de ta lecture bienveillante, c'est tout ce dont j'ai besoin. Oui, écrire fut salutaire, je vais déjà beaucoup mieux aujourd'hui. J'ai eu un petit coup de mou hier, mais je me ressaisis vite, j'aime honorer la vie et ses joies simples :) Je pense qu'écrire était la bonne chose à faire effectivement, déjà pour être entourée de personnes qui ont le goût des mots plein l'âme, cette poésie de l'existence, non pas pour l'embellir mais pour la magnifier. Je vais retourner chez toi pour lire le commentaire. Merci infiniment pour ton gentil passage.

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  2. C'est chez Célestine que je découvre l'adresse de ton blog.
    Comme dit mon ami Myrte, écrire est salutaire et je l'espère pour toi.
    La justesse, la vérité avec laquelle tu exprimes comment tu as vécu toutes ces épreuves, me donne à voir la femme que j'entrevois en toutes ses dimensions y compris celle de mère.
    J'admire et m'incline devant la solidité fondamentale qu'il y a au fond de toi.
    En rien ton histoire telle que tu la relates ne mérite une culpabilité qu'il faut chasser en raison du mauvais qu'elle peut faire dans une personne.
    Je vois une femme qui s'accomplit et une mère qui ne cesse d'être aimante.
    Je reviendrai lire si tu poursuis ce blog, ce que j'espère, pour qu'il te fasse un bien profond.

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    1. Je te remercie infiniment pour ce commentaire soutenant et bienveillant, cela fait chaud au coeur. Comme je le dis à Myrte, écrire m'est salutaire effectivement, déjà pour ces rencontres de mots mêlés avec des personnes qui ont cette poésie de l'âme et du coeur. Je suis très heureuse que tu sois passé par là. Je m'en vais te lire, encore mille mercis. Belle soirée.

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    2. Est-ce toi qui as écrit :
      Les accidents de la vie surgissent sans crier gare.
      En un instant, ils font passer d'un état à un autre.

      L'être humain commence par subir,
      puis il s'adapte,
      puis il resurgit.

      C'est ainsi que peu à peu « le passage se crée » passage vers une nouvelle existence, de nouvelles modalités de vie.

      Le vécu personnel de ce temps de passage reste souvent secret.

      Puis un jour, l'heure vient. Il est temps de dire.
      Il est temps d'écrire.

      Quelle résonance magnifique..

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    3. Oui, c'est la quatrième de couverture d'un livre que j'ai écrit « le passage se crée ».
      On peut le trouver ici :
      https://www.thebookedition.com/fr/le-passage-se-cree-p-57412.html

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    4. Je m'en vais regarder cela de plus près :)

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  3. Bonsoir Avalon, moi aussi, je me souviens de toi, de ton nom, et je suis heureuse de te lire et de ton retour sur la blogosphère. Je ne suis plus aussi assidue qu'autrefois, mais je ne suis jamais bien loin. Tu vois, je suis là. :-)
    Oui, parler, écrire, faire sortir les mots, les maux, est salutaire, j'en sais quelque chose. Je vais répéter ce qui est dit dans les commentaires précédents, mais tu n'as aucune raison de culpabiliser, au contraire. Je trouve que tu es une mère aimante, et compréhensive. Concernant ton fils, il est toujours là, même différemment mais c'est toujours lui.
    Je vais suivre ton blog, Avalon, parce que tu parles sincèrement et que tes mots me touchent.
    Je t'embrasse.

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